Temps et identité, l’exemple des sectes

Quand Anne-Marie Hassoun m’a contacté pour cette conférence, elle a accompagné son invitation d’un certain nombre de questions, dont une m’a motivé plus particulièrement, à savoir celle des rapports entre le temps et l’identité...

En discutant avec elle, la question s’est précisée, et j’ai finalement décidé d’articuler toute mon intervention autour de la difficulté que tout sujet peut ressentir à préserver son identité stable à travers le temps.

En somme, le temps et l’identité, vus sous un certain angle, sont deux principes opposés.

1. L'identité

Je pense que tout le monde, ici, n’est pas psychologue, je vais donc essayer de ne pas trop jargonner, et partir d’exemples très simples.

1. a. Un exemple: l'identité du conférencier

Je m'appelle Jean-Claude Maes, je suis psychologue clinicien, diplômé de l'ULB, je travaille en tant que psychothérapeute familial systémique à la Maison Médicale Marconi, et je suis le président fondateur de SOS-Sectes (ce dernier point est la raison de ma présence ce midi).

Voilà! Avec ce que je viens de dire, vous ne risquez pas de me confondre avec quelqu'un d'autre, je viens de décliner mon identité…

Tout cela est très au ras des pâquerettes, mais fait aussi partie de mon identité: si vous parlez de moi et que vous ne vous souvenez pas de mon nom, vous direz peut-être: "celui qui commence son exposé au ras des pâquerettes".

1. b. L'identité et le temps

Il y a un réalisateur bruxellois qui porte le même nom et le même prénom que moi. A une époque où nous habitions dans la même commune, on a interverti nos dossiers aux impôts… Très embêtant! Heureusement, nous ne pratiquons pas le même métier… Mais je pourrais changer de métier: parfois, j'y pense! Je pourrais même changer de nom: je porte le nom de ma mère, je pourrais faire des démarches pour adopter celui de mon père! J'ai un ami qui, à la majorité, avait le choix entre quatre nationalités! A travers ces quelques exemples, on voit que l'identité peut changer avec le temps… Il y a bien la date de naissance qui ne change pas, et de façon générale, tous les jalons de l'histoire du sujet. Je suis né le 22 février, et je connais trois personnes qui sont nées ce jour-là! Heureusement pour mon identité, ce sont trois femmes! Blague à part: comment définir l'identité?

1. c. L'identité et le moi

Parmi toutes les considérations "psys" dont je pourrais vous assommer, il en est une que je ne pourrai pas éviter: il serait naïf de croire, sous prétexte que pour Lacan, le moi se constitue au "stade du miroir", que l’identité se confond avec ledit moi. A priori, le concept d’identité s’apparenterait plutôt à celui, anglo-saxon, de "self". Ici, on pense au "faux-self", concept dont il y a beaucoup à dire dans le cadre de l’étude du phénomène sectaire, et certaines choses à redire. Par exemple, si on part de l’hypothèse que le "faux-self" serait le résultat d’un mécanisme de clivage (autre concept dont nous pourrions discuter), on doit imaginer le résultat de ce clivage comme deux self dont je ne vois pas pourquoi l’un des deux serait plus faux, ni d’ailleurs plus vrai, que l’autre. Ce n’est pas une question de pure forme, parce que dans le cadre de l’étude du phénomène sectaire, on a pu dire que le moi (je pense qu'en fait, il s'agit de l’identité) se divise, sous l’effet de l’emprise sectaire, en Moi-Moi et Moi-Secte, comme si le premier était le tenant d’une certaine vérité, et le second d’une certaine fausseté, ce qui est une vision extrêmement naïve, qui arrange certainement les militants anti-sectes, mais ne correspond absolument pas à ce que révèle l’analyse clinique: les selfs résultant d’un clivage ne sont ni vrai, ni faux, ce sont des objets partiels, au sens kleinien du terme. J’ajoute que ce sont des objets partiels qui se font passer pour des objets totaux, par un procédé que j’ai qualifié, en miroir du processus de totalisation (un concept également kleinien): totalisme (le mot existe en anglais, ce n’est donc pas tout à fait un néologisme). Mais j’anticipe.

1. d. L'identité et le clivage

Pour le moment, je vais vous rappeler ou vous apprendre que le clivage est un concept extrêmement polémique. Je relève ce fait pour mieux le mettre de côté, car en traiter demanderait plus de temps que celui d’une conférence, peut-être un congrès... La Société Française de Psychanalyse en a organisé un en 1995, dont les actes ont été publiés dans le Revue Française de Psychanalyse en 1996. Je me permettrai de vous y renvoyer, et je me contenterai d’évoquer, parmi les nombreux tenants de cette polémique, deux écoles: une certaine école clinique qui considère le clivage comme le mécanisme distinctif des organisations dites "limites", et l’école victimologique qui, en référence à Ferenczi, nomme clivage un mécanisme qu’elle observe de façon récurrente chez des patients qui luttent contre un traumatisme. Les deux écoles utilisent le même mot, mais il reste à prouver que ce mot fait référence au même mécanisme de défense. J’arrête là! Pour le moment, sachez que quand je parle, à propos des adeptes de sectes, de clivage, je ne parle pas de "clivage du moi" ni de "clivage de l’objet", mais de clivage de l’identité. J’ai par ailleurs mis en évidence, avec mon équipe, en 2001, qu’une majorité d’adeptes présentent une personnalité névrotique. L’idée qu’ils se clivent ne doit donc pas donner à penser qu’ils présenteraient des personnalités "limites", sans parler de personnalités psychotiques... Mais quittons, si vous le voulez bien, la métapsychologie!

1. e. L'identité dans une secte

Quand quelqu'un rentre dans une secte, il commence par perdre son nom de famille (le nom du père, pourrait-on dire). Parfois, plus rarement, il change de prénom. Il change en tout cas de date de naissance, car le rituel de passage pour appartenir au groupe est une mort suivie d'une renaissance: tout ce qui a pu se passer auparavant dans la vie du sujet est dénié, ou en tout cas dénigré. Quand on évoque le passé non sectaire, c'est pour pointer ce qui reste à éliminer dans l'identité de l'adepte. Car l'adepte ne peut rester identique à ce qu'il a été (l'identité, c'est aussi le fait d'être ou de rester identique à soi-même ou à un autre), le changement doit être radical.

1. f. L'identité et l'appartenance

L'adepte change aussi d'appartenance: on lui dit clairement que le groupe est sa "vraie" famille (pas sa nouvelle famille, mais la "vraie"... Parce que l'ancienne, sans doute, était "fausse"…). Il faut, ici, que j'introduise une notion théorique qui m'a toujours semblée féconde, à savoir la différence faite par Neuburger entre l’appartenance et l’inclusion. Je vous propose ma propre définition de ces concepts (pas parce qu’elle est meilleure, mais parce qu’elle sert mieux mon propos d’aujourd’hui): "l’inclusion est un mode de collusion atemporel qui réunit des items en fonction de leurs points communs, alors que l’appartenance réunit des items malgré, voire même à cause de leurs différences, en fonction d’une histoire commune" (Maes, 2001, p.217).

1. g. L'identité dans une famille

Qu’est-ce qui distingue la famille Maes des autres familles? Réponse: entre autres choses, son histoire (que je vous épargnerai)...Qu’est-ce qui me fait dire que j’appartiens à cette famille? Réponse: la filiation. Dans le cas des familles nucléaires, il faudrait répondre: l’alliance. Et dans le cas des enfants: l’adoption (tous les enfants doivent être adoptés, même les enfants dits "naturels").

1. h. L'identité et l'exclusion

Qu’est-ce qui distingue une secte du reste du monde? Réponse: l’exclusion du reste du monde. Une exclusion qui est le corollaire de l’inclusion. Qu’est-ce qui me fait dire que j’appartiens à ce groupe que d’aucuns qualifient de sectaires? Réponse: mon identité est rigoureusement la même que celle des autres adeptes. Ou pour le dire autrement: "Nous sommes rigoureusement interchangeables".
Nota: Ceci peut évidemment être caractéristique de beaucoup d’autres groupes que les groupes sectaires, y compris de très petits groupes comme le couple: j’ai d’ailleurs écrit un article sur ce que j’appelle les "sectes à deux" (Maes, 1998).

1. i. L'identité et la durée

Je vais continuer avec Neuburger, qui différencie également le temps et la durée. En peu de mots, disons que là où le temps pourrait s’exprimer en changements, la durée va de pair avec un certain retour au même. Dans une telle définition, on comprend bien mon affirmation de départ, que le temps et l’identité sont des principes opposés: tout changement implique, je dirais même exige - non plus du côté des conséquences, mais du côté des causes, donc - un remaniement identitaire. Le temps s’oppose à l’identité, alors que le signe distinctif de l’identité est justement de s’inscrire dans une durée. Essayer de concilier ces deux opposés, c’est ce qu’on appelle une dialectique, et je pose l’hypothèse qu’à bien des égards, c’est ce que les psychanalystes appellent la dialectique du désir... En ce qui concerne la temporalité sectaire, je pose que la secte s’inscrit d’emblée dans une durée, impliquant une identité rigide, je dirais même inamovible... Peut-être parce qu’elle (la secte) se rend compte, au fond, à quel point sa prétention d’être la "vraie" famille est illégitime! Une famille - du moins une famille avec un fort sentiment d’appartenance - s’inscrit dans un temps, avec d’ailleurs une ligne du temps (je travaille beaucoup, en tant que thérapeute familial, avec les albums de photos). Elle se préoccupe de changer, parce qu’elle se préoccupe de s’adapter - du moins si elle est saine. La secte, elle, ne se préoccupe pas de s’adapter: elle a la prétention qu’on s’adapte à elle, et la préoccupation de durer.

2. Le temps

Il est donc question, aujourd’hui, du sujet désirant, et de ses avatars sectaires, que je déclinerai comme les trois étapes d’un trajet. Mais parallèlement à ces trois étapes, je repère, dans le cheminement d'un adepte, trois types de temporalités: le temps de l'histoire, le temps du traumatisme et le temps de l'emprise. De façon plus générale, on pourrait parler d'historicité, de récursivité et d'instantanéité.

2. a. Le temps et l'historicité

L'historicité se construit comme un scénario, avec un passé, un présent, un futur. En termes de construction dramatique, cela signifie que nos tragédies - de même que nos comédies, d'ailleurs - participent d'une dialectique comprenant une exposition, une tension et une résolution. L'exposition, c'est notre passé, et plus particulièrement notre petite enfance, qui nous programme, jusqu'à un certain point. Dans l'acte 1, tout les ingrédients du drame sont déjà présents, mais il ne s'est pas encore noué, il n'y a pas encore de conflit ouvert entre les protagonistes. Dans l'acte 2, par contre, en général dès la première scène, le conflit démarre vraiment, c'est la tension du désir, tension entre le sujet et l'objet de son désir. L'acte 3 fait retomber la tension, que ce soit par la satisfaction du désir, comme c'est le cas dans les comédies, ou par le deuil, comme c'est le cas dans les tragédies. C'est la résolution, le dénouement. J'ai parlé de dialectique, et on sent bien, effectivement, que le temps de l'histoire procède par changements successifs, de causes en effets.

2. b. Le temps et la récursivité

La récursivité se construit comme une répétition. Nul besoin d'expliquer le lien entre le traumatisme et la répétition, dans la mesure où le principal texte que Freud consacre à la névrose traumatique est celui où il décrit la fameux jeu de la bobine. Cela dit, la récursivité recouvre beaucoup plus que le traumatisme, ou en tout cas, beaucoup plus que la névrose traumatique - on sait que Freud donnait au concept de traumatisme une acceptation beaucoup plus large que celle d'un événement soudain et inattendu et la blessure narcissique qui en découle. Il me semble devoir différencier deux types de répétitions: le retour au même, qu'on pourrait figurer par une boucle, et le retour au semblable, qu'on pourrait figurer par une spirale. La récursivité est un retour au même, alors que l'historicité se construit généralement comme un retour au semblable, que Freud a formulé, dans son article sur l'Etiologie de l'hystérie (1896) comme une chaîne de traumatismes, et Lacan comme la chaîne des signifiants. Il nous faut relever que la temporalité sectaire et la temporalité post-traumatique ont en commun d'être récursives. De là à dire que le vécu sectaire est traumatique, il n'y a qu'un pas, que j'ai franchi puisque j'ai défini SOS-Sectes comme un service d'aide aux victimes…

2. c. Le temps et l'instantanéité

L'instantanéité, c'est le temps du passage à l'acte, un temps qui pourrait se figurer comme moins encore qu'une boucle, comme un point, quelque chose comme un présent refermé sur lui-même, sur son arbitraire, son caprice. Il y a quelque chose de cela dans le fonctionnement de la secte, dans la mesure où la secte est une projection du gourou, ou plus exactement une incarnation de son fantasme originaire, d'un grand Autre qui répond à son désir au moment même où ce désir est émis (idéalement, le grand Autre devrait même deviner, devancer le désir, et toute contrariété fait naître tout aussi instantanément, comme l'a bien décrit Klein à propos des nourrissons, une haine totale de l'objet). Je dis de l'instantanéité que c'est le temps de l'emprise, parce que la relation d'emprise (nous reviendrons sur ce concept) se construit sur la conviction d'un sujet que l'objet perdu est l'objet à atteindre, ou pour parler lacanien: que l'objet a et l'idéal du moi se confondent. Ici, les lacaniens comprendrons que ce qui se joue dans la relation d'emprise, c'est la perversion, une perversion qui n'est pas forcément sexuelle, mais narcissique (Cf. Eiguer, Hirigoyen, etc.). Au lieu d’instantanéité, je pourrais parler d’immédiateté, mais il me semble que l’instantané inclut à la fois une notion de photographie, d’image fixe, et une notion de simultanéité: alors que l’historicité enchaîne les causes et les conséquences, l’instantanéité est faite de co-incidences… Ce que j’introduit ici, c’est la notion de "signe". Au lieu que l’incident soit au bout d’une causalité, et en tant que tel, signifiant, il fait "signe". La signification de l’incident, on ne la cherche pas dans l’historique, mais dans la coïncidence, dans la "magie du moment" en quelque sorte… Il y aurait beaucoup à dire sur le thème: "Pensée magique et sectes", ou encore, plus généralement, sur le thème: "Pensée magique et temporalité du sujet".

2. d. Le temps dans les sectes

La temporalité n'est pas un aspect du phénomène sectaire qui permette de définir un groupe comme sectaire ou non. Je vais donc commencer par évoquer d'autres aspects, le plus rapidement possible. Personnellement, je définis la secte comme un groupe dans lequel la relation d'emprise est institutionnalisée. Une définition courte, mais beaucoup plus complexe qu’elle ne pourrait le paraître à première vue. D’abord, il faut qu’il s’agisse d’un groupe. Dire du Renouveau Charismatique ou du New Age qu’il s’agit de sectes est un non sens, parce ce ne sont pas des groupes d’individus, mais des mouvements de pensées, dont s’inspirent certains groupes. Parmi lesquels certains seront, éventuellement, sectaires, mais ce n’est pas la nature des croyances qui fait la secte. Dire que l’Église Catholique est une secte sous prétexte que tel ou tel curé entretient une relation d’emprise avec certaines de ses ouailles serait également un non sens. On pourrait éventuellement imaginer que ce curé crée, localement, une enclave sectaire, mais il n’aura jamais l’aval de sa hiérarchie, tout au plus sa tolérance (Et on connaît, à cet égard, les capacités d’hypocrisie d’un certain clergé catholique...). En tout cas, et pour revenir à la temporalité sectaire, on peut dire que cette temporalité est celle de la relation d’emprise, c’est-à-dire celle de la perversion.

2. e. Le temps de l'emprise

L'emprise, si on veut la définir en très peu de mots, est une relation par laquelle un des partenaires s'est arrangé pour avoir tout pouvoir sur l'autre. On voit l'intérêt, tant pour un gourou que pour un pervers, d'avoir tout pouvoir sur son ou ses partenaires. Il y a plusieurs manières de comprendre ceci, plusieurs lectures. La lecture psychanalytique met souvent l'accent sur la personnalité du partenaire dominant. Ce qui donne une littérature très intéressante sur la perversion dans ses différentes formes, y compris, je le répète, non sexuelle. Le problème, c'est qu'une telle lecture tendrait à présenter toutes les formes d'emprise comme traumatisantes pour le partenaire dominé. Ce qui ne correspond pas à l'observation clinique. La lecture communicationnelle a le mérite de nous montrer la face normale de l'emprise: il y a une emprise normale et une emprise abusive. Reste à définir quelle frontière les sépare. La lecture victimologique nous en donne une idée: à côté d'une emprise que nous pourrions qualifier de constructive, comme l'emprise à visée éducative, force est de constater l'existence d'une emprise destructive, où la soumission du partenaire dominé est proportionnelle à sa faiblesse, faiblesse non pas constitutive mais induite, non plus seulement par des techniques communicationnelles mais néanmoins suffisante, dans la répétition, pour ouvrir une brèche dans ce que Didier Anzieu a nommé le Moi-Peau. Au fil du temps, fort de l’expérimentation scientifique et de l’expérience clinique, j’ai fini par me convaincre que ce n’était pas suffisant, et qu’il me fallait ajouter à ces trois lectures une quatrième, la lecture systémique: je pense que l’emprise, avant d’être celle d’un individu sur un autre, est d’abord celle d’un groupe sur un individu. Prenons le cas des kamikazes! Voilà des individus qui sacrifient leur vie, a priori sans aucun intérêt personnel (aucune composante suicidaire, par exemple) mais pour la survie du groupe... Si on en fait une lecture systémique, on pourrait penser que le groupe, en tant qu’entité avec ses mythes, ses rituels et ses règles distincts des inconscients, des symptômes et des surmoi individuels, avec ses propres finalités distinctes des désirs individuels, programme les individus contre leurs intérêts. Mais revenons au temps!

2. f. Le temps et le désir

Histoire de paraphraser Nietzsche, disons que le sujet désirant est suspendu entre passé et futur, ce qui implique plusieurs choses. Premièrement, que le passé existe comme représentation, et le futur comme investissement. Ce qui compte du passé, ce ne sont pas les faits, mais l’histoire qu’on raconte sur ces faits, la façon dont on se les représente. Ce qui compte dans le futur, c’est la façon dont notre désir peut s’engager dans une attente, un projet, etc. Par exemple, on a amplement conceptualisé, en thérapie de couple, comment l’identité du couple se nourrissait du récit de la rencontre...
Deuxièmement, ce que les "psys" entendent par castration, c’est aussi, et peut-être avant tout, accepter la part d’impondérable que contient le futur, qu’on ne peut se représenter que comme fantasme. Ici, j’aimerais relever que dans une secte, tout adepte est supposé réaliser les fantasmes du gourou, et que s’il échoue, il est coupable. Il s’agit d’une morale, qui n’est pas une morale de l’interdit, mais une morale de l’obligation, qui n’est pas sans faire penser à "l’obligation de jouir" que Lacan prête aux pervers. Troisièmement, avoir un futur, c’est remettre à plus tard, c’est un "investissement" (à entendre au sens freudien du terme, si proche du sens financier), le contraire d’un passage à l’acte, qui relève de la "décharge" libidinale, aux antipodes du "désir".

2. g. Les trois temps de l'aventure sectaire

Donc, pour en revenir à la question du sujet désirant et de ses avatars sectaires, on pourrait définir, dans l’aventure de l’adepte, trois étapes: il commence par être séduit. Dans un premier temps, il fait une rencontre, placée sous le signe de la passion. Il donne un sens à sa vie, et il se donne une identité forte. Il entend prendre des responsabilités, en participant à un grand idéal partagé avec des gens qu’il aime. Ce n’est pas une illusion, sauf à dire que l’amour est toujours une illusion. Quoi qu’il en soit, l’adepte est escroqué. Ce qu’il trouve au bout du chemin, ce n’est pas ce qui l’avait amené à choisir ce chemin. Il s’était choisi une histoire, il se retrouve dans une sorte de stase. Il passe donc de l’historicité qui était la sienne à l’instantanéité du passage à l’acte: le passé n’existe plus, puisque la vie de l’adepte commence en entrant dans la secte; le futur non plus, puisque l’idéal n’est pas remis à plus tard, mais obligatoire ici et maintenant. Lors d’une cérémonie sectaire à laquelle j’ai assisté, le prédicateur énumérait toutes les causes possibles de mort soudaine et inattendue, en entrecoupant cette énumération du slogan: "Il faut être prêt". J’y vois une ellipse du vécu sectaire...
Dans un second temps, chaque fois que l’adepte échoue à remplir ses obligations, chaque fois qu’il n’est pas "prêt", il vit le traumatisme. Traumatisme qui soutient une identification à l’agresseur, c’est-à-dire au gourou. J’ai parlé d’exclusion. La presse, toujours avide de sensationnalisme, fait la Une avec des histoires de harcèlements ou de suicides collectifs. Mais ces histoires sont l’exception qui confirme la règle: ainsi d’un certain groupe qui comptait 27.000 adeptes et 23.000 exclus. L’exclusion est traumatique pour l’adepte qui a la conviction qu’il n’y a nul salut en dehors du groupe auquel il croyait appartenir. Et la menace d’exclusion est un des grands leviers de l’emprise sectaire. D’où le passage de l’instantanéité à la récursivité: répétition, je dirais même obsessionnelle des rituels, mais surtout de l’imaginaire. On sait le rôle que joue la répétition dans la névrose post-traumatique... A la sortie, l’adepte, devenu ex-adepte, devra renouer avec son histoire. Le pronostic est meilleur s’il est sorti de lui-même. Meilleur aussi s’il n’est pas resté dans le groupe trop longtemps. Etc. Anne-Marie Hassoun, dans le mail par lequel elle m’invitait, relevait que tous les théoriciens du phénomène sectaire insistent sur la nécessité de "réinstaller une temporalité". C’était fort bien observé. Même si la temporalité sectaire n’est pas un facteur définitoire du phénomène, la "réinstallation" d’une temporalité normale, par contre, appartient au b-a-ba de l’aide aux victimes de sectes.

Live-signature-Maes
AUTEUR
Jean-Claude Maes
Président de SOS-Sectes asbl

Psychologue, psychothérapeute adultes-couples-familles au Centre de Consultations et de Planning Familial Marconi (Bruxelles).
Président fondateur de SOS-Sectes et directeur scientifique des Colloques belges d'aide aux victimes de sectes, il exerce en outre des activités de formation et de supervision en aide aux seniors et en thérapie familiale systémique.
Membre du Conseil Scientifique de l'IFAC (Institut Fédératif des Addictions Comportementales), il vient de commencer une thèse de doctorat en Sciences de l'information et de la communication, sur le thème: "Sémiotique du lien amoureux à travers l'œuvre de Shakespeare"..

BIBLIOGRAPHIE
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  • FREUD, S. (1896), L'étiologie de l'hystérie, in "Névrose, psychose et perversion", PUF, Paris, 1999, pp.83-112.
  • FREUD, S. (1920), Au delà du principe de plaisir, in "Essais de psychanalyse", Payot, Paris, 1981, pp.41-115.
  • HIRIGOYEN, M.-F. (1998), Le harcèlement moral, La découverte et Syros, Paris.
  • MAES, J.-C. (1998), L’hystérisation sectaire, in Psychothérapies n° 18, pp.171-178.
  • MAES, J.-C. (2001), Famille et sectes, in Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux n°27, pp. 203-225.
  • NEUBURGER, R. (1984), L’autre demande, ESF, Paris.
  • NEUBURGER, R. (1988), L’irrationnel dans le couple et la famille, ESF, Paris.

1 commentaire

  1. Carmen Cavalié-Ramiréz sur 22 mars 2018 à 18 h 30

    Merci à l’édition de cette revue en ligne. Je connaissais déjà les travaux de M. MAES sur l’emprise dans le couple et son articulation sur les situations de violence et d’agressivité. Cette fois-ci, avec l’article sur “le temps et les sectes”, je prends conscience de l’importance du paramètre temps dans les processus de gestation et d’investissement nécessaires à la “création” de la nouvelle identité tissée, peu à peu et de façon presque invisible, par les mouvements sectaires.

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