Témoignage de Milène

Par Jean-Claude Maes

Jean-Claude Maes est psychologue, psychothérapeute familial systémique et président de SOS-Sectes.
Le texte qui suit est extrait d'un de ses articles intitulé:
"Les couples sectaires".

L'intérêt, pour nous, du témoignage de Milène, par ailleurs semblable à tant d'autres sur le fond, est que cette patiente a appliqué notre grille d'expertise du degré de sectarisme d'un groupe à l'examen de son couple, et nous a autorisé à publier le résultat de cet exercice.

Par ailleurs, les données identitaires sont suffisamment vagues pour que personne ne puisse reconnaître le "gourou" qui, lui, comme on l'imagine bien, n'a pas été consulté.

Il serait impossible de faire pareil en ce qui concerne de grands groupes. Si nous avons appliqué notre grille à plusieurs de ceux-ci, et si les protocoles qui en ressortent sont a priori plus significatifs que celui qui suit, dont la dimension institutionnelle est absente, il reste que l'initiative de Milène nous permet à la fois de présenter notre grille en illustrant la façon dont il faut l'utiliser, et de montrer que le degré de sectarisme d'un lien ne dépend pas de son degré d'institutionnalisation.

Nous ignorons si nous pouvons parler de "secte à deux", ou si nous devons nous cantonner à la plus prudente qualification de "couple sectaire".

Quoi qu'il en soit, nous avons eu maintes fois depuis Milène l'occasion de vérifier la pertinence thérapeutique de mettre notre grille à disposition de toutes les victimes d'emprise.

Avec Milène, nous nous sommes rendu compte que nous étions confronté à la problématique de l'emprise dès la première séance de thérapie.

Il faut dire qu'elle consultait directement à propos de son ancien couple, en ayant conscience d’avoir été manipulée: elle avait vécu plus de dix ans avec un homme qui était également son associé dans un commerce, et le partage des avoirs tournait à l’escroquerie pure et simple.

Nous venions de mettre au point notre grille, à partir de deux grilles déjà existantes, celle de Robert Lifton et celle de Margaret Singer.

Nous l'avions déjà utilisée quelques fois en consultation d'aide aux victimes de sectes.

Nous reproduisons le texte de Milène tel que nous l'avons reçu, en italique, et sans commentaire.

Critère n°1 - Contrôle du milieu

Le contrôle du milieu s'exerce par exemple à travers une limitation délibérée de toutes les communications avec le monde extérieur, des privations de sommeil, une alimentation altérée, un contrôle sur ce que l’on voit et à qui on parle.

 

Le monde intérieur étant défini une fois pour toutes par l’intelligence supérieure (pour ne pas dire le génie) de Didier, et par l’action de ce génie sur le monde économique et commercial environnant, aucune conversation n’existait en dehors de ce sujet. "Conversation" n’est d’ailleurs pas le bon terme, "monologue" est plus approprié. Tous les buts et toutes les actions devaient tendre vers l’unique but ultime de démontrer à tous (au travers des résultats commerciaux) le génie commercial infaillible de Didier. Tous les faits, tous les concepts finissaient par être si bien malaxés par lui qu’ils étaient tous la preuve de son génie.

M’avoir choisie comme partenaire commerciale était lui aussi un effet de la grande intelligence de Didier. Il me suggéra d’ailleurs d’abandonner les études que je poursuivais à l’époque pour me consacrer entièrement au service du commerce naissant, argumentant que je serais plus utile à cette place, car il estimait que de toute façon, je n’étais pas à la hauteur pour réussir lesdites études, et encore moins de les exploiter par la suite. Convaincue par ces arguments, j’ai arrêté mes études.

J’étais une lectrice acharnée, et j’ai arrêté de lire: le travail de plus en plus physique lié au commerce était plus valorisé par Didier, qui d’ailleurs dénigrait le fait que je lisais, et me démontrait l’inutilité de ces lectures dans le combat qui était "le nôtre". La musique classique et le théâtre, que j’appréciais, furent également dénigrés: c’était là "des délassements bourgeois, frivoles et inutiles". Il tirait beaucoup d’orgueil de l’origine paysanne de sa famille et ne considérait comme valable que les délassements qu’il imaginait propres à une certaine classe paysanne "industrieuse" (Par exemple, le travail avait valeur de religion). Je n’ai donc plus écouté de musique classique, et je ne suis plus jamais allée au théâtre. Les films que j’allais encore voir au cinéma, parfois, étaient choisis par Didier.

Il avait été instauré que c’était moi qui assurerais l’accueil de la clientèle et la tenue du magasin. Cela signifiait donc le respect de certains horaires. Or Didier avait des horaires décalés (qui étaient pour lui une preuve de plus de sa supériorité intellectuelle: en effet, "les grands esprits ont toujours veillé tard") et il se couchait très tard, parfois même aux petites heures du matin. Il se levait également très tard, puisqu’il n’était pas tenu par les heures d’ouverture du magasin. Moi, par contre, je me levais beaucoup plus tôt, mais je m’endormais relativement tard, soit parce que je voulais assurer un semblant de vie de couple en tenant compagnie à Didier pendant ses veilles, soit parce que la chambre était située juste au dessus de la pièce où Didier regardait la télévision. Il considérait comme une atteinte à sa liberté le fait de devoir baisser le son de celle-ci. J’étais dans un état d’épuisement profond et permanent, qui a certainement contribué à diminuer mon esprit critique.

Après un certain temps, il m’est devenu impossible de cuisiner: l’ordinaire se composa alors de toutes sortes de plats surgelés ou en boîtes. Des périodes de boulimie alternant avec des périodes quasi anorexiques firent leur apparition. Je n’étais pas supposée fermer le magasin sur l’heure du midi, et cela devint rapidement une habitude de sauter ce repas.

Dans le cadre du commerce et pour veiller à la bonne marche de l’affaire, il était fréquent que Didier assiste aux ventes et à l’accueil de la clientèle. Les moments les plus humiliants étaient ceux où, insatisfait de l’emploi fait par moi des "techniques" qu’il m’avait inculquées lors de nombreux discours économiques, il me réprimandait en prenant pour témoin la clientèle. Il se sentait dans son plein droit, puisqu’il était le maître, et moi l’élève...

Critère n°2 - Manipulation mystique

La manipulation mystique consiste en gros à enseigner que le groupe de contrôle a un but très spécial, et que le sujet a été choisi pour jouer un rôle bien particulier dans la réalisation de ce but.

 

Le discours commercial de Didier était tout à fait clair à ce sujet. Son génie avait besoin pour s’exprimer de "petites mains" qui appliquent le produit de ses heures de réflexion. C’était un honneur pour moi d’avoir été choisie par lui pour jouer ce rôle, probablement la meilleure chose que j’avais faite dans ma vie, un but qui valait la peine qu’on s’y consacre sans compter. Tout le reste était accessoire. Les monologues sur cette idée étaient nombreux et récurrents.

Critère n°3 - Besoin de pureté

Le besoin de pureté se crée en convaincant le sujet de son impureté passée et de la nécessité de devenir pur ou parfait (de la façon définie par le groupe de contrôle).

 

Didier m’avait convaincue de l’inutilité (et même, de la nocivité) de ma vie passée.

Il exprimait clairement le fait qu’il fallait pour mon bien briser la personnalité forgée au cours de cette vie passée, car elle reposait sur l’erreur.

Si je voulais devenir meilleure et "accéder à un statut philosophique" proche du sien, je devais me dénuder de ma "vieille personne" pour revêtir le "nouvel être" qu’il me construisait sur mesure.

Il expliquait qu’évidemment, une telle métamorphose impliquait un passage par la souffrance et les larmes, mais que le but valait largement la chandelle.

Critère n° 4 - Actes de trahison symbolique

Les actes de renoncements symboliques exigés de l'adepte ont pour objectif un renoncement au Moi, à la famille et aux anciennes valeurs, afin d’augmenter le fossé psychologique entre la recrue et son mode de vie antérieur.

 

Puisque le passé devait être balayé sans pitié, la famille devait rien moins qu’être reniée.

Elle entretenait et avait produit tout le négatif qui formait mon caractère.

Toutes les références négatives étaient attribuées à ma famille et à mon Moi ancien, tout le positif était redevable à l’influence de Didier dans ma nouvelle vie.

Dans ses discours, les concepts "vieux" et "nouveau" étaient des concepts fortement récurrents pour qualifier ma vie.

Le "vieux" était juste bon à jeter à la poubelle. Un superbe "nouveau" proposé par Didier était là pour le remplacer.

Suite à ce traitement, un fossé s’était effectivement créé entre moi et ma famille, que je ne voyais plus que très rarement, et avec laquelle la discussion tendait à un dialogue de sourds: je pensais être sur la bonne voie et j’assénais à mes parents quantité d’arguments (de Didier) que j’avais fait miens, et que je brandissais comme un étendard valeureux.

Par exemple, je vouais au travail un culte insatiable, et me disais transfigurée par cette nouvelle vie.

Critère n°5 - Confession

Des confessions auprès de personnes qui ne sont pas tenues à un minimum de déontologie, et en particulier les confessions publiques, amènent le sujet à abaisser ses barrières et à discuter publiquement de ses peurs et angoisses les plus secrètes.

 

Au cours de discours interrogatoires exténuants, Didier m’amenait à concevoir une culpabilité sans fond à l’égard de mes erreurs passées et présentes.

Le véritable changement de personnalité prôné par lui passait obligatoirement par la reconnaissance du "mauvais" que j’avais en moi.

C’est sur ce point que j’ai toujours opposé la résistance la plus farouche.

Mais j’avais l’impression qu’il devinait la confession que j’aurais pu faire, car il la déclamait à ma place, et je finissais par y croire, tellement je lui attribuais en mon for intérieur des dons de "voyance psychologique" qui m’effrayaient très fort.

La peur que j’avais de lui était à son paroxysme lorsqu’il se mettait à triturer devant moi ma propre nature psychologique.

Critère n°6 - Science sacrée

Il s'agit de convaincre le sujet que les croyances du groupe de contrôle sont le seul système de croyances possible et doit donc, par conséquent, être accepté et suivi.

 

Les discours/monologues (toujours très longs, ininterrompus et répétitifs) sur ce thème étaient parmi les plus fréquents.

Didier se définissait comme un génie visionnaire du monde économique.

La diffusion de sa doctrine n’était qu’une question de temps.

Ceux qui seraient avec lui seraient les gagnants, ceux qui seraient sans lui ne pourraient que perdre (et s’en repentiraient d’ailleurs très vivement).

Critère n°7 - Le poids du langage

Il s'agit de créer un vocabulaire nouveau, en créant des mots nouveaux qui ont un sens spécial compris uniquement par les membres du groupe, ou en donnant un sens nouveau et particulier à des mots ou des phrases courants. Le poids de langage tient aussi dans la pratique de l'hypnose collective, l’usage de slogans et de chants, de techniques qui bloquent la réflexion et obligent l’adepte à ne jamais se laisser distraire.

 

Les interminables monologues de Didier étaient en effet ponctués d’expressions dont il revendiquait l’invention, et qu’il utilisait de façon extrêmement répétitive, car il disait que ces mots, c’était la clé de la doctrine visionnaire qu’il me livrait.

Que ces mots et expressions étaient forgés d’un sens que seuls les gens qu’il avait initiés étaient capables de comprendre.

Lorsque je parlais à d’autres que Didier, je n’utilisais plus que ces expressions qui me semblaient quasi magiques et qui justifiaient presque à elles seules l’esclavage quotidien auquel je m’astreignais.

C’était comme un monde existant grâce à un langage codé, magique.

J’étais persuadée que ces mots et ces expressions étaient nés d’un esprit intellectuellement supérieur au mien, ils étaient donc porteurs d’un sens tellement subtil qu’il était normal que je ne saisisse pas toujours très bien cette subtilité.

Mais qu’il y en ait une, je n’en doutais pas. Je n’avais jamais été très bavarde, mais là, j’étais tout à fait silencieuse: j’étais "écoute" et lui "discours, discours, discours"...

Je me rappelle aussi du fait qu’il marchait toujours de long en large en parlant, ou faisait des gestes qui ponctuaient la parole.

Et alors que les discours étaient longs et extrêmement répétitifs, je ne pouvais pas m’empêcher d’être suspendue aux lèvres de Didier.

Quand j’ai commencé à me révolter contre lui, un de mes stratagèmes était de m’arranger pour qu’il soit dans l’incapacité de s’installer dans un de ses discours: je l’interrompais ou me levais pour effectuer une tâche urgente, ou m’arrangeais pour que d’autres l’interrompent.

Critère n°8 - Les tâches aliénantes

Affectation de la recrue à des tâches monotones et répétitives, telles que réciter, ou recopier des textes. Autant le poids du langage participe à une hypnose collective, autant les tâches aliénantes participent à une autohypnose.

 

Une des grandes idées de Didier étant que le travail (à la paysanne) était une religion rédemptrice, je me retrouvais quotidiennement en train d’effectuer des centaines de tâches répétitives desquelles je ne pouvais me soustraire sous peine de sanctions, soit par Didier qui m’assenait des discours punitifs très éprouvants psychologiquement, soit par le fait que matériellement, la tenue du magasin et le service à la clientèle reposaient sur mes seules épaules (alors que deux à trois personnes n’auraient pas été de trop): les sanctions venaient alors de la clientèle lorsqu’elle était insatisfaite par une négligence.

Je me souviens très bien de m’être sentie, des heures durant, un robot, et d’y avoir trouvé un soulagement aux tortures de mon esprit et de mon corps.

Critère n°9 - La doctrine au-dessus de l'individu

Il s'agit de convaincre le sujet que le groupe et sa doctrine sont au dessus de n’importe quel individu ou enseignement, s’il vient du dehors.

 

Chaque rencontre, chaque discussion avec de nouvelles personnes, chaque événement nouveau, servaient infailliblement la doctrine de Didier, qui n’était jamais en mal de rhétorique.

J’en étais subjuguée et effrayée.

Et cela ébranlait les doutes que je pouvais avoir par rapport au côté "positif" de ce que j’étais en train de vivre.

Si, effectivement, tout élément extérieur concourrait à prouver la vérité des discours de Didier, alors mes doutes n’avaient pas le droit d’exister et ma souffrance devait être attribuée à mon manque de talent personnel pour accomplir correctement les tâches qui m’avaient été assignées.

Ça me renvoyait vers ma culpabilité.

Critère n°10 - Disposer des vies

Enseigner au sujet que celui qui n’est pas d’accord avec la philosophie du groupe de contrôle est condamné. Cette menace va de pair avec la menace d'exclusion.

 

Mes doutes ayant malgré tout toujours subsisté, et mon envie de me révolter ayant vu le jour plusieurs fois lors de disputes, Didier me répliquait toujours la même chose: "Avant moi, tu n’étais que du "mauvais", et après moi, si tu commets la grave erreur de partir, tu ne pourras jamais être qu’une ratée, car tu n’as pas de capacités propres suffisantes".

Une phrase revenait comme un refrain: "Si tu pars, je m’en fous, c’est la vie qui te le fera payer".

Malgré ma révolte, je restais ébranlée et d’une certaine façon, terrifiée par le terrible avenir ainsi prédit.

Conclusion

Outre le fait d’avoir utilisé la grille ci-dessous, l’exemplarité de cette femme tient également au fait que son problème s’associait de nombreuses phobies.

Dans le cas de Milène, il était évident qu'elle avait développé, pendant qu'elle était en couple avec Didier, une phobie sociale qui participait pour beaucoup à son aliénation, à sa claustration, et rendait plus difficile sa réintégration dans un milieu de vie normal.

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