Comprendre l'emprise

On croit souvent que la différence entre une secte et une église tient à la nature des croyances partagées par les adeptes du groupe en question. Et pourtant, ce n’est pas le cas. De plus, toutes les sectes ne sont pas religieuses. Ce qui fait la différence, c’est le degré d’aliénation mentale qui règne au sein du groupe. Cette aliénation est mise en place (est induite, pour être précis) grâce, notamment, à la liturgie adoptée par le groupe.

Qu’entend-on ici par « aliénation mentale », et par quoi s’exprime-t-elle ?

  • L’adepte d’une secte ne perçoit qu’une partie de la réalité (on peut dire que sa perception est « tronquée »). Cela s’accompagne de symptômes pathologiques (phobiques, psychosomatiques, etc.).
  • L’adepte se trouve vis-à-vis du groupe dans un état de dépendance important qui, par certains côtés, fait penser à la dépendance toxicomaniaque.

Quand on dit que l’aliénation est « induite » par la liturgie du groupe, cela signifie que l’aliénation n’est pas une cause, mais une conséquence de l’embrigadement.

Parallèlement, au lieu que la liturgie soit déduite des croyances comme c’est le cas dans les « groupes authentiquement religieux », la liturgie induit les croyances. Cela explique pourquoi une secte vantera toujours, avec plus ou moins de force, les mérites du passage à l’acte.

Ainsi, si un adepte a un doute spirituel, on ne lui laissera pas vivre son doute, mais on lui proposera plutôt une activité destinée à supprimer la possibilité même du doute.

Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, ce n’est pas parce qu’on est fou, bête ou même fragile, que l’on a plus de chances d’entrer dans une secte.

On pourrait même dire que c’est le contraire.

Il est rare en effet qu’une secte s’encombre de « bouches inutiles ». Les sectes attendent plutôt de leurs adeptes qu’ils soient, en quelque sorte, efficaces et productifs. Par contre, on peut constater que les sectes se comportent vis-à-vis de leurs membres comme les mères dites « incestuelles » vis-à-vis de leurs enfants.

Racamier (auquel revient la paternité de ce concept) définit l’incestuel comme une atmosphère qui serait lourde d’inceste, sans qu’il y ait inceste.

Il précise que cette atmosphère incestuelle fait le vide autour d’elle, et répand « du soupçon, du silence et du secret ».

On croirait entendre une description par un ex-adepte de la vie à l’intérieur d’une secte.

Racamier ajoute que l’atmosphère incestuelle, lorsqu’elle règne, entrave l’existence des rêves et des fantasmes, en même temps qu’elle favorise les passages à l’acte.

Connu pour ses recherches sur la psychose, Paul-Claude Racamier a dirigé l’Institut de psychanalyse de Paris, ainsi que l’Institut de psychanalyse familiale et groupale.

Il n’a rien écrit sur le phénomène sectaire, mais ses théories ont inspiré un grand nombre d’autres théoriciens en ce qui concerne la perversion narcissique, le harcèlement moral, l’emprise sectaire, etc.

En ce qui concerne cette dernière, on citera surtout Emmanuel Diet (in Actes du deuxième colloque belge d’aide aux victimes de sectes, ainsi que Collectifs 1999, 2000a et 2000b).

Nous reviendrons sur ces points mais nous allons commencer par nous pencher sur les deux principaux mécanismes à l’œuvre dans les familles incestuelles, lesquels s’appliquent également aux sectes. Il s’agit de l’amalgame et du clivage.

En occident et dans une majorité de cultures, la famille se construit sur le modèle « papa - maman - enfant », c’est-à-dire un triangle (dit : « oedipien »). Ce triangle génère le tabou de l’inceste, ce qui signifie que le tiers paternel empêche la fusion « maman - enfant ».

Dans les familles incestuelles, la mère règne seule sur l’enfant, dans un dualisme qui exclut le reste du monde (clivage), à commencer par le père.

Ce manège à deux génère un interdit qui est presque l’inverse du tabou de l’inceste, et qui se traduit par un silence générateur de fusion. En l’absence de censure paternelle, la mère et l’enfant se confondent, se mélangent (amalgame). À bien des égards, la mère et l’enfant ne forment plus une paire, mais se perçoivent quasiment comme un seul être, dédoublé.

Dans une secte, l’égalité entre adeptes – et entre membres d’une famille – n’est ni une égalité de droits et de devoirs comme en démocratie, ni un idéal comme dans les utopies.

La secte se présente en général comme la seule vraie famille des adeptes, or il s’agit d’une famille dans laquelle les enfants et les adultes formeraient une grande masse indifférenciée sous l’autorité d’un seul parent : le gourou.

Dans les sectes de grande taille, il (ou elle) sera, pour reprendre la formule d’Abgrall, un père qui recommande la fusion avec la mère (celle-ci étant représentée par le groupe) au lieu de l’interdire comme il (ou elle) le devrait. Dans les sectes de petite taille, il (ou elle) sera l’équivalent d’une mère très exclusive.

Psychiatre connu des médias pour avoir été expert sur plusieurs affaires judiciaires telles que le suicide collectif de l’Ordre du Temple Solaire, Jean-Marie Abgrall a écrit plusieurs ouvrages sur le phénomène sectaire, dont un est considéré comme une référence en la matière : « La mécanique des sectes » (1996).

Au sein du groupe, la spécificité de chacun est abandonnée au profit de l’uniformité (amalgame). Par contre, les différences pouvant exister entre les adeptes et les non adeptes sont très exagérées (clivage).

Les adeptes se considèrent eux-mêmes comme un tout positif, et considèrent les non adeptes comme un tout négatif. Il y a les « gentils » et les « méchants », le « vrai » et le « faux », le « pur » et l’« impur », etc. (Il va sans dire que les sectes n’ont pas l’exclusivité d’une telle perception du monde).

Lorsque quelqu’un entre dans une secte, il y a une première période qu’on pourrait qualifier de « lune de miel ». Dans les débuts de ses relations avec la secte, la simplicité de ces dichotomies séduit l’adepte.

Par la suite, la liturgie sectaire le poussera à se percevoir lui-même comme scindé en deux. Une de ses deux parts étant un « Moi nouveau », qui est parfait grâce au gourou. La seconde part étant un « Moi ancien » qui, selon les dires d’une secte, « mériterait la mort », mais qui reste cependant bien vivant malgré toutes les attaques dont il est l’objet.

La conséquence de ce clivage est que l’adepte oscillera entre le paradis sans cesse perdu puis retrouvé de la fusion, et l’enfer de la honte et de la culpabilité. Entre l’extase et l’effroi, suivant un rythme plus ou moins rapide.

C’est ici que l’on peut commencer à percevoir la dimension traumatique du vécu sectaire. Au delà de l’explication théorique de l’emprise des sectes sur leurs adeptes, il faut remarquer que la plupart des symptômes observés relèvent effectivement de la victimologie. Or, d’après les spécialistes du traumatisme, ce dernier :

- suffit à provoquer un amalgame entre l’agresseur et sa victime (syndrome de Stockholm),

- s’accompagne d’un clivage de la perception de la victime.

Signalons au passage que les enfants ayant vécu au sein d’une famille dite « incestuelle » sont en danger de psychose. Deux questions se doivent dès lors d’être examinées :

- Quel sera l’effet d’un tel fonctionnement sur des adultes ?

- Quel sera l’effet d’un tel fonctionnement sur les enfants qui accompagnent ces adultes, voire naissent dans une secte ?

En ce qui concerne les adultes, qui sont en quelque sorte « infantilisés » par l’action de la secte, on peut répondre sans hésitation que ce comportement du groupe est la clé de l’emprise du gourou sur ses adeptes. C’est également la seule explication plausible au fait que des personnes jusque là normales, se mettent à avoir des réactions que leur famille et leurs amis jugent folles.

En ce qui concerne les enfants, il faut répondre avec plus de nuances.

Premièrement, si la plupart des clivages poussent à la dépendance, certains poussent à l’autonomie. Un exemple : il arrive que des parents adeptes de secte se comportent de façon différente avec leurs enfants suivant qu’ils soient en famille ou en groupe. De tels parents clameront que la secte est bonne pour les enfants, mais en privé, ils se comporteront  comme s’ils savaient que ce n’est pas le cas.

Deuxièmement, il y a des clivages - ou plutôt, dans ce cas-ci, des « lignes de partage » - qui sont imposés par les circonstances, et qui, à nouveau, peuvent avoir un effet positif. L’exemple le plus évident, c’est celui de l’enfant dont un parent rentre dans une secte, et dont l’autre parent demande le divorce et obtient un droit de garde ou de visite plus ou moins étendu. Pendant ces périodes, l’enfant a l’occasion de vivre d’une autre façon. On pourrait encore, comme exemples d’influences positives de ce type, évoquer le rôle des grands-parents, celui de l’école, etc.

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